Il y a quelques années, j’ai reçu par courriel cette pensée d’un auteur inconnu:

«Ta vie comporte une intrigue.

Tes années, un thème.

Tu peux faire les choses de manière unique.

Chaque année est un chapitre que Dieu remplit,

Selon le plan qu’il a pour toi».

J’ai vécu mon enfance et mon adolescence à la campagne. Dans les basses-terres du St-Laurent. Ma maison familiale était environnée de fermes, J’habitais le troisième rang. Lorsque je montais sur le quatrième, je pouvais apercevoir au loin le St-Laurent. Les grands champs et les maisons du rang. Le Fleuve  qui m’est toujours aussi cher. Fleuve qu’affectionnait aussi mon père, ma mère, mes frères et mes soeurs.

Un souvenir a façonné en filigrane les recoins les plus reculés de ma mémoire. Souvenir sur lequel s’est cousu le tissu de mon existence. C’était la veille de Noël. Par une nuit très froide, nous traversions chez nos voisins. Pour faire la fête avec eux. Dans leur grande salle décorée d’un magnifique sapin de Noël. Pièce de la maison où je me rappelle avoir marché mes premiers pas. Nous n’étions à cette époque que trois enfants dans la famille. Mon frère aîné, moi, la deuxième, et ma petite sœur qui avait presque deux ans de moins que moi.

Ma mère avait bien emmailloté le bébé. Même si nous n’avions que quelques pas à faire pour traverser chez nos amis de la maison d’à côté. Il y avait beaucoup de neige. Mon père marchait en avant, en solitaire, avec la couchette vide du bébé sous son bras. Il enjambait la neige, ouvrant ainsi un chemin. Moi, j’étais au milieu avec mon frère, et ma mère fermait la marche en portant le bébé dans ses bras. Elle devait être enceinte puisque dans ma famille, nous allions être neuf enfants tous très proches en âge: le plus vieux, un garçon, suivi de sept filles et d’un petit garçon.

Il a fait le soleil pour présider au jour...la lune et les étoiles pour gouverner la nuit. (Psaume 136:8,9)
Il a fait le soleil pour présider au jour…la lune et les étoiles pour gouverner la nuit. (Psaume 136:8,9)

Pendant que nous marchions, je levai les yeux au ciel. Je n’avais jamais vu les étoiles. Des milliers de petites lumières scintillaient au-dessus de ma tête. J’étais émerveillée par la grandeur, la beauté, la magnificence d’un si grand univers. Même si je n’étais pas en âge d’avoir les mots pour le dire. Au-dessus de ma tête, il y avait quelque chose de mystérieux, de profond, d’insaisissable. Quelque chose ou plutôt Quelqu’un en dehors de moi dirigeait cet univers. Ce fut mon premier regard vers le haut, un clin d’œil que me faisait le ciel.

Dans les années qui suivirent cet événement, nos voisin de l’autre côté de la route perdirent un enfant âgé environ d’un an. J’avais six ans. Ma mère, mon frère et mes sœurs, nous sommes allés faire une visite de condoléances dans le modeste salon de leur maison. Nous nous sommes agenouillés auprès du bébé, exposé, la tombe ouverte. Ma sensibilité de petite fille resta marquée par ce triste événement. Je me souviens encore de l’atmosphère et de l’odeur qui enveloppaient la pièce. Où s’en va l’esprit de ceux qui meurent? Je n’étais pas capable de formuler la question ainsi, mais elle s’enroula diffuse dans ma mémoire d’enfant. Pourquoi la mort? Celle d’un bébé? J’étais frappée par ce malheur.

Quelques années plus tard, dans mon livre d’apprentissage de la lecture, en troisième année du primaire, un récit me fascina. Il demeura calqué dans les replis de ma mémoire. C’était un texte intitulé: Souvenirs du dimanche. Un extrait du journal de Thérèse de l’Enfant-Jésus que nous avions lu en classe. Sur la deuxième page du livret, un artiste avait dessiné une petite fille avec un chapeau. Elle levait la tête au ciel et pointait les étoiles en tenant la main de son père.

À huit ans l’illustration, bien que rudimentaire avec des couleurs délavées d’orange et de vert, m’apparaissait fabuleuse. J’imaginais une voûte lumineuse parsemée de milliers et de milliers d’étoiles. Une intimité profonde liait le papa à sa petite fille. Il y avait des centaines de couleurs dans ma tête. Beaucoup plus que dans le livre. C’était comme un tableau qui s’animait. En pointant le ciel, Thérèse montrait à son père le dessin que formaient les étoiles.

— Regarde papa, disait-elle, mon nom est écrit là-haut.

Elle gardait sa tête levée pour contempler la voûte étoilée et demandait à son père de conduire ses pas. Moi, c’était comme si je voyais les étoiles se déplacer dans le ciel. Son nom dessiné là-haut dans le ciel. Je restai longtemps sous le charme de ce récit vécu par une petite fille de mon âge.

À la fin de mon secondaire, je fis la lecture du Journal d’Anne Frank. Ce récit touchant me révéla soudainement la présence universelle de la souffrance et du mal dans le monde. Je restai sous le choc longtemps après avoir lu ces pages si émouvantes qui me firent pleurer. J’étais horrifiée d’apprendre que, quelque temps seulement avant la fin de la guerre, Anne mourût dans un camp de concentration. Je ne comprenais pas pourquoi elle et son peuple avaient eu à subir des souffrances si atroces. Les camps, les chambres à gaz. La cruauté d’un dirigeant politique et celle de ses complices. La présence du Mal dans le monde !

Pourquoi Anne fut-elle surprise dans sa cachette, elle et sa famille, juste avant la fin de la guerre? Si près du but, n’aurait-elle pas pu échapper à la mort? Elle fut déportée dans un camp de concentration. Elle y mourut avec sa sœur. Absurdité totale ! Ce concept commença à naître en moi dès la fin du secondaire. Qui fit surgir des questions: « Avons-nous une destinée? Fatale pour les uns, heureuse pour d’autres? Qu’est-ce que la justice? Y a-t-il quelqu’un qui regarde? Et s’il voit, pourquoi laisse-t-il des choses aussi horribles arriver?» Anne était Juive. Jésus n’était-il pas Juif aussi? Je me questionnais sur Dieu, la souffrance.

À l’aube de mon vingtième anniversaire, je perdis une compagne de travail. Elle avait dix-huit ans. Nous étions toutes les deux serveuses au même restaurant. Dans un village au bord du Fleuve. Lors d’une belle soirée d’été, elle fut emportée par un stupide accident d’automobile. Elle marchait avec l’une de ses amies sur le trottoir de son village. Un jeune homme voulut les surprendre, les épater. Au volant de son rutilant bolide. Il la frappa. Elle fut projetée dans les airs. Elle mourut sur le champ. J’ai beaucoup pleuré en apprenant la nouvelle le lendemain. La veille, elle était si pimpante et pleine de vie. Si drôle ! Le lendemain, inerte dans un cercueil. Où s’en va l’esprit de ceux qui meurent? Cette question me hantait. Je continuais à entretenir l’idée qu’à quelque part, la vie n’avait aucun sens. Concept qui se renforça au contact de mes lectures d’auteurs athées. Lecture obligées du secondaire. «La peste» de Camus me fit perdre toute espérance. Le vide existentiel commençait à m’avaler.

Après mes études post-secondaires, je fis carrière dans l’enseignement. La première année, j’enseignai à des enfants du primaire ce qu’on appelait à l’époque: La nouvelle catéchèse. Je devais raconter ces histoires: Le Jésus aux miracles. Qui marcha sur les eaux. Qui changea l’eau en vin. Qui se fit inviter chez Zachée. Qui guérit l’homme à la main paralysée. Qui prit la peine de rendre la vue à Bartimée, un aveugle qui lui criait après au bord du chemin, près de la ville de Jéricho, alors que beaucoup de gens le rabrouaient pour avoir osé importuner le Maître. Jésus qui l’entend. Qui s’arrête. Qui lui demande: «Que veux-tu que je fasse pour toi?» Jésus qui lui redonne la vue. Qui lui dit: «Parce que tu as cru en moi, tu es guéri».

Un Jésus dont l’histoire se termine mal. Cloué sur une croix. Qui expire en disant: «Tout est accompli». Et qui, incroyablement, ressuscite après trois jours. Était-ce digne de foi? Moi qui aurais voulu dire aux enfants que tout était vrai. Bien sûr, je n’y croyais pas. Comment passer le flambeau? Je n’y arrivais pas. Cela me dérangeait. Raconter des histoires et prétendre. Faire semblant. Malhonnêteté de ma part. La neutralité, c’est utopique. Ne pas se positionner, c’est prendre une position. On croit toujours à quelque chose. Sous nos actions et nos décisions repose un système de valeurs. Je me disais: «Et si ce que je racontais était vrai? Si Jésus, le Christ , avait marché sur cette terre? Et sur l’eau? S’il avait réellement accompli tous ces miracles?

C'est lui qui détermine le nombre des étoiles et à chacune d'elles, il donne un nom. (Psaume 147:4)
C’est lui qui détermine le nombre des étoiles et à chacune d’elles, il donne un nom. (Psaume 147:4)

À la fin de cette première année d’enseignement, je revins à la maison pour y passer une partie de l’été. La nuit, couchée sur une longue chaise, j’observais le ciel. Un ciel à la campagne, éclairé seulement par les étoiles, c’est fabuleux! La Grande ourse, la Voie lactée, l’Étoile polaire…Je m’interrogeais. Y avait-il un artiste derrière le tableau que j’admirais? Quelqu’un qui aurait peint quelque chose d’aussi beau? Derrière cette immense toile noire illuminée de milliers de petits points scintillants? La question me rongeait. Je souhaitais ardemment qu’on lève le voile sur ce mystère. Je me disais qu’il était impossible qu’un si bel univers soit le fruit du hasard. Un être intelligent avait sûrement créé tout cela. À l’automne de cette année-là, je perdis mon père. Dans un tragique accident. «Où s’en va l’esprit de ceux qui meurent?» Où était mon père? Mourir, et puis après?

Celui qui connaît les étoiles me voyait. À l’été de mes vingt-huit ans, je rencontrai un jeune homme. La guitare à l’épaule. Que je trouvais bizarre. Qui déclamait des versets de la Bible. Qui me raconta comment de nombreuses prophéties de l’Ancien Testament s’étaient accomplies. Entre autres la naissance de Jésus prédite sept-cents ans auparavant. Le nom qu’il fallait lui donner: Jésus, ce qui veut dire Sauveur. La description des lieux et les circonstances dans lesquelles il devait venir au monde. Le village où il devait naître. Un Sauveur ! Pour nous sauver de quoi, me demandais-je? Des centaines de prophéties prononcées des centaines d’années à l’avance. Qui se sont accomplies à la lettre. Dont on retrouve des témoignages. Non seulement dans les Écritures mais aussi dans l’Histoire. Flavius Josèphe, les découvertes archéologiques, les Manuscrits de la Mer morte

Je fus convaincue de la véracité des Écritures. Je commençai à lire la Bible. L’évangile de Jean, comme me l’avait recommandé le jeune homme. J’en perdis mon latin. À plusieurs reprises, je refermai le livre. Les paroles prononcées par Jésus me déroutaient. Je pris beaucoup de temps à comprendre qu’il me fallait renaître de l’Esprit. Comme l’expliqua un jour Jésus à Nicodème, un docteur de la Loi. Qui aurait dû comprendre bien avant d’enseigner aux autres ce qu’il croyait savoir.

L'homme de douleurs
L’homme de douleurs© cécileb

Jusqu’à ce qu’un jour, le voile qui me couvrait les yeux du cœur tombe. Je compris instantanément, en un éclair, que le Dieu que j’avais contemplé, celui qui se cachait derrière les étoiles, c’était celui qui s’était sacrifié à la croix. Homme de douleur et habitué à la souffrance. Le Père, le Fils et l’Esprit ne faisaient qu’un dans ce projet. Projet de salut pour l’humanité. Qui avait raté la cible. Car c’est ce que le mot «péché» veut dire: manquer le but. Projet de salut pour moi. Qui manquait le but de mon existence. Ce fut une révélation. Comme pour l’apôtre Paul. À qui Jésus demanda du haut de la nuée: «Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu?» Paul qui tomba de son cheval. Qui perdit la vue pour quelques temps. Paul, un homme religieux. Un extrémiste. Un fanatique. Qui pour l’amour de sa religion, se rendait à Jérusalem mettre à mort des chrétiens. Cette nouvelle secte qui proclamait la résurrection du Christ.

Cette expérience de salut, d’une renaissance vécue à l’âge de vingt-huit ans changea complètement le cours de mon existence. Je découvris que j’avais un Père, au-delà des étoiles. Et un grand frère pour m’accompagner dans ma marche ici-bas. Le Christ à la fois pleinement homme et pleinement Dieu. Seul accès au Père. Mon nom est écrit dans le ciel. Pour toujours. Quelqu’un qui me tient la main. L’illustration de mon livre de lecture ! Quelqu’un d’omniscient. De très puissant. Et par dessus tout, Quelqu’un d’aimant. À partir de ce moment, je considérai l’univers sous un autre regard. Mais la reconstruction ne faisait que commencer. Pour remplacer ce que la sauterelle m’avait dérobé. Sur mon terrain, il y avait eu des dommages. Moi la rêveuse qui avait vécu mes illusions de jeunesse. Dans mon jardin, il y avait des arbres à couper, d’autres à émonder. Des fleurs à planter. Des ruisseaux à canaliser. Des bâtiments à remettre à neuf. Bien que j’aie fait un certain travail, mon Jardinier allait semer et sarcler. Labourer des morceaux de terrain qui n’avaient pas encore été défrichés. Certaines branches qu’il enlevait me faisaient mal. Mais je savais que l’arbre qu’il émondait allait porter du fruit. Encore maintenant.

Aujourd’hui, plusieurs chapitres de ma vie ont été dits. Combien reste-t-il de pages à écrire pour compléter le récit? Je ne le sais pas. L’intrigue n’est pas encore dénouée. Seul l’Auteur connaît la suite et la fin de l’histoire. Pour avoir écrit un conte, je sais, en tant qu’auteur, que je puis donner beaucoup de liberté à mes héros. Certains situations sont prévisibles, d’autres pas. Ce que mon Auteur désire c’est que je devienne pleinement ce que je suis au plus profond de ma vraie personne. Jouer au personnage ne me satisfait plus. Lui non plus d’ailleurs. Que sera le prochain chapitre? Lui seul le sait. Ce que je sais, c’est que:

Ma vie comporte une intrigue,

Les années qui me restent, un thème

Je peux faire les choses de manière unique,

«Soli Deo Gloria».

Extraits de mon Récit de vie

Cécileb